La Dialectique Éristique ou l’arnaque sophistique

04. février 2018 Philosophie 0
La Dialectique Éristique ou l’arnaque sophistique

Nous allons tenter de comprendre le fonctionnement des arguments fallacieux et apprendre à les identifier.

Schopenhauer livrait dans l’Art d’avoir toujours raison une liste de stratagèmes pour celui qui souhaite convaincre en public.

Convaincre ne signifie pas faire éclater la vérité, mais bel et bien vaincre un opposant sur le plan argumentatif. Cet essai fait d’ailleurs souvent référence à la sophistique, telle que Socrate la dénonçait. Mais Schopenhauer n’invite pas son lecteur à mentir, il donne une méthode pour se débarrasser et ridiculiser ses opposants en public…

La dialectique éristique est une autre traduction de l’oeuvre de Schopenhauer. Et dans cette article je veux que nous nous penchions sur certains sophismes. Si Schopenhauer souhaitait former son lecteur, ma démarche est plus analytique que pédagogique.

Tout d’abord qu’est-ce que le sophisme? C’est un raisonnement qui cherche à paraître rigoureux mais qui n’est en réalité pas valide au sens de la logique. On rapproche souvent à juste titre l’utilisation de sophisme en politique pour convaincre rapidement et facilement les foules.

 

Laissons désormais Schopenhauer expliquer ce qu’il entend par dialectique éristique:

La dialectique éristique est l’art de la controverse, celle que l’on utilise pour avoir raison, c’est-à-dire per fas et nefas. On peut en toute objectivité avoir raison, et pourtant aux yeux des spectateurs, et parfois pour soi-même, avoir tort. En effet, si un adversaire réfute une preuve, et par là donne l’impression de réfuter une assertion, il peut pourtant exister d’autres preuves. Les rôles ont donc été inversés : l’adversaire a raison alors qu’il a objectivement tort. Ainsi, la véracité objective d’une phrase et sa validité pour le débatteur et l’auditeur sont deux choses différentes (c’est sur ce dernier que repose la dialectique)”. 

Tout à commencé à Athènes, au Vème siècle avant JC où deux visions de l’éducation et de la politique s’affrontaient.

D’un côté, l’éducation traditionnelle assurée par les sages, tournée vers la recherche de la vérité (Socrate et Platon). De l’autre, celle des sophis­tes, brève et onéreuse, dont le seul but est l’obtention des honneurs et du succès politique (Protagoras ou Thrasymaque par exemple).

A l’instar des athlètes qui s’entraînent pour les Jeux olympiques, les sophistes ont pour ambition de former des vainqueurs dans l’arène de l’Assemblée du peuple: la démocratie.

“La rhétorique est un art de combat”, affirmait le sophiste Gorgias de Léontinoi.

Le fondement de la démocratie est que le pouvoir soit détenu ou contrôlé par le peuple. Par conséquent, la meilleure façon de d’instaurer une démocratie est d’avoir recours à l’élection comme mode de suffrage.

Du reste, pour être élu, il faut exercer un logos convaincant et rigoureux. En d’autres termes, en politique, qu’importe que le contenu du discours soit fondamentalement vrai, il faut simplement que ce discours convainquent les foules de voter pour un candidat pré-établi.

Le “Je vous ai compris” du général De Gaulle est un très bon exemple de Sophisme. Sur le moment, le discours a donné un fort sentiment de soutien à tous ses auditeurs musulmans, européens et juifs qui ont fraternisé. Il provoque une explosion de joie. Clairement, les Pieds-noirs le prennent pour eux, et pensent avoir le soutien du nouveau président du Conseil.

En réalité, il s’agirait d’une phrase qui typiquement vise à rassurer tout le monde. De Gaulle ne défend pas du tout les Pieds-noir dans son discours.

Et lorsque ce dernier prononça plus tard l’autodétermination algérienne,  les Pieds-noir se sentirent alors trahis et reprochèrent à De Gaulle de leur avoir menti dans ses discours. Et la distance entre le sentiment des pieds-noirs sur la phrase et les accords acceptés ensuite par de Gaulle ont fait dire à l’humoriste Pierre Desproges que le message réel aux pieds-noirs était :

« Je vous hais ! Compris ? »

 

J’analyse donc cet article 20 sophismes omniprésents dans notre monde que nous devrions tous repérer afin de ne pas nous faire berner par la sophistiques. Afin de simplifier l’exercice, j’ai réduit ces 20 sophismes en 3 catégories:

  1. Les sophismes par cognition
  2. Les ruptures de corrélation
  3. Les généralisations invalides

I. Les Sophismes par cognition

 

  • 1. L’argumentum ad hominem consiste à confondre la thèse et son auteur, en cherchant chez l’auteur des éléments (comme des paroles ou des actes) qui contredisent la thèse.

Exemple:

« Comment Voltaire peut-il prétendre parler de l’égalité des Hommes alors qu’il avait investi dans le commerce des esclaves ? ».

Dans cet argument ad hominem,  la mention du commerce des esclaves est une cognition supplémentaire que l’on a rajouté pour tenter de justifier la thèse. Alors qu’en réalité,  cette cognition n’est pas une justification de la thèse mais une simplement une caractéristique de Voltaire.  Mais comme ces deux cognitions sont liés, celui qui est visé. C’est une une attaque personnelle portée par l’une des parties à la partie adverse sans rapport avec le fond du débat.

Et si l’on passe aux attaques personnelles, on délaisse complètement l’objet et on dirige ses attaques sur la personne de l’adversaire. On devient donc vexant, méchant, blessant, grossier. On procède alors à un argument ad personam.

  • 2. Argumentum ad verecundiam est un « argument d’autorité ». L’argument d’autorité consiste à invoquer une autorité lors d’une argumentation, en accordant de la valeur à un propos en fonction de son origine plutôt que de son contenu.

Exemple:

« L’armement nucléaire est une nuisance, le prix Nobel Georges Charpak l’a affirmé haut et fort »

Ici, le prix Nobel de Georges Charpak confirme son autorité en physique, mais pas en politique ou en affaires militaires. Parler de Georges Charpak accorde de la valeur à autre chose qu’à la thèse sous-jacente (i.e. l’armement nucléaire est une nuisance).

  • 3. Argumentum ad populum  : une idée ou une affirmation serait acceptée comme vraie parce qu’un nombre important de personnes la considère (ou la considérerait) comme vraie.

Exemple:

« La France représente moins d’un pour cent de la population mondiale et ne peut donc avoir aucun rôle significatif. »

C’est exemple est est un argument ad populum. Comme contre-exemple, on peut noter que l’Athènes de Périclès représentait bien moins d’un pour cent de la population de son époque, et son modèle nous influence encore aujourd’hui.

Autre exemple :

« C’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison. » (Coluche)

  • 4. Appel au ridicule : ridiculisation des arguments de l’opposant pour les rendre plus facilement réfutables.

Exemple :

« Si la théorie de l’évolution était vraie, cela voudrait dire que mon grand-père est un gorille »

  • 5. Sophisme de la double faute (proverbe en anglais: Two wrongs don’t make a right). Selon ce principe fallacieux, une mauvaise action est justifiée puisqu’une autre mauvaise action a déjà été commise antérieurement.

Exemple:

« La Chine populaire comme les États-Unis appliquent la peine de mort, pourquoi ne pourrions-nous pas lapider une femme adultère ? »

  • 6. Argumentum ad ignorantiam: Il s’agit est un faux raisonnement qui consiste à dire qu’une proposition est vraie parce qu’elle n’a pas été démontrée fausse (ou vice versa).

Exemple:

« Je ne peux expliquer comment la vie sur terre est apparue, alors c’est sûrement Dieu qui l’a fait. »

    1. .
  • 7. Argumentum ad baculum (aussi appelé la « raison du plus fort »). Il apparaît quand la partie B menace la partie A sur ce qui pourrait se passer si la thèse de A venait à être vraie. En d’autres termes, un argumentum ad baculum apparaît quand on utilise la conséquence négative qu’impliquerait la thèse adverse si elle venait à être vraie.

Un exemple un peu trivial:

“Crois moi, sinon je te frappe”.

  • 8. Argumentum ad nauseam (aussi appelé avoir « raison par forfait »): On ne débat plus sur une thèse ou sur ses arguments mais sur des éléments extérieurs qui semblent justifier l’argument. Dans l’exemple ci-dessous, les éléments extérieures sont les références en lien avec le sujet. Seule une partie connaît ses références,  et c’est cela qui mets fin au débat cesse immédiatement.

Exemple:

« Avez-vous lu les 38 000 références que je viens de vous citer ? Non ? Eh bien je considère alors que vous n’avez rien à apporter à ce débat. »

  • 9. Pétition de principe : Il s’agit de répéter comme prémisse la conclusion qu’on tente de défendre. La pétition de principe a un raisonnement fermé, un argument circulaire. Ce sophisme se justifie de lui-même sans aucun élément extérieur. Autrement dit, supposer vraie la chose même qu’il s’agit de démontrer.

Exemple:

“Dieu existe car la bible le dit. La bible dit vrai car c’est Dieu qui l’a inspiré”.

II. Les ruptures de corrélation

 

  • 10. Plurium interrogationum: il s’agit de tromper son adverse rhétorique en l’enfermant implicitement dans des questions fermées. Cette technique est souvent utilisée pour limiter les réponses possibles et les orienter vers ce que veut entendre l’interrogateur.

Exemple:

« Avez-vous arrêté de battre votre femme ? ».

Que la personne réponde oui ou non, elle admet implicitement avoir une femme, et l’avoir battue par le passé.

  • 11. Faux dilemme : C’est un raisonnement manichéen où il s’agit de présenter deux solutions à un problème donné comme si elles étaient les deux seules possibles, alors qu’en réalité il en existe d’autres.

Exemple

« If you’re not with me, then you’re my ennemy ». Dark Vador

Dans le combat le plus important du film Star Wars, épisode III : La Revanche des Sith, Dark Vador lance à Obi-Wan Kenobi : « Si tu n’es pas avec moi, alors tu es contre moi. ». Obi-Wan rétorque « Il n’y a que les Sith qui traitent dans l’absolu. ».

Dans un discussion, ce genre d’arguments peut rapidement apparaître et enferme l’autre partie à un choix binaire, où il n’a pas d’autres choix que de choisir un parti (généralement celui le plus proche de sa pensée).

Certains médias se sont demandé si Georges Lucas adressait par là une critique à George W. Bush, qui avait provoqué une forte émotion en déclarant au peuple américain ” Soit vous êtes avec nous soit vous êtes contre nous quelques jours après les attentats du 11 septembre 2001″.

 

  • 12. Refus de la corrélation (Cum hoc ergo propter hoc). Il s’agit de limiter les réponses possibles et les orienter vers ce que veut entendre l’interrogateur.

Exemple d’une étude scientifique :

” Les enfants qui dorment avec une veilleuse ont plus de chance de devenir myopes plus tard.

Cette étude de l’Université de Pennsylvanie a été publiée le 13 mai 1999 dans la revue Nature et a fait l’objet d’une couverture médiatique. Cependant, une autre étude de l’Université de l’Ohio réalisée plus tard n’a trouvé aucun lien entre le développement de la myopie et le fait de dormir la lumière allumée ; en revanche, elle montre un lien important entre la myopie des parents et celle de leurs enfants et remarque que les parents myopes ont tendance à laisser une lumière allumée la nuit pour leurs enfants.

  • 13. Équivoque: Il s’agit de prendre la partie pour le tout. Cet argument fallacieux est une erreur mathématique.

En effet, selon la logique mathématique classique, les propositions (A ⇒ B) et  (B ⇒ A) ne sont pas équivalentes.

Exemple:

« Pierre a voté Le Pen, Le Pen pour telle réforme, donc Pierre est partisan de cette réforme. »

III. Généralisations invalides
  • 14. Généralisation abusive  : « Les Anglais sont trilingues : oui, j’ai rencontré un anglais qui parlait trois langues. »
  • 15. Manipulation des probabilités : c’est une erreur mathématique qui consiste à faire jouer ensemble deux évènements dépendants.

Exemple :

    • « Lancez trois pièces : deux sont forcément du même côté, soit pile, soit face. La troisième a une chance sur deux d’être également de ce côté-là ; donc il y a une chance sur deux que les pièces soient toutes les trois du même côté. » (1 chance sur 4 en réalité).
  • 16. Non causa pro causa: Il s’agit d’une simplification excessive de la causalité.
  • 17. Post hoc, ergo propter hoc :  Il s’agit ici de confondre la synchronicité et la causalité ».

Exemple:

« J’ai bu une tisane, grâce à cela, mon rhume a disparu le lendemain. »

  • 18. Pente savonneuse: Il s’agit de la prétention qu’un compromis donné doit être refusé car il amorcerait une cascade de conséquences de plus en plus graves.

Exemple: « Si vous rétablissez la pêche de cette espèce de poisson, la tendance se généralisera bientôt aux autres variétés protégées, puis aux tortues, et par la suite aux grands mammifères marins, et la biodiversité de nos océans sera en grave danger. »

  • 19. Solécisme: Il s’agit d’utiliser une ambiguïté grammaticale (un solécisme linguistique) pour réaliser une déduction logiquement erronée. Dans ses  Réfutations sophistiques Aristote expliquait que le solécisme sophistique advient lorsqu’un solécisme grammatical (portant sur les mots) laisse croire à quelque chose concernant les choses désignées par ces mêmes mots.
  • 20. Sophisme de la cause unique: Il s’agit d’un sophisme de cause douteuse qui se produit lorsque l’on suppose qu’il y a une seule cause simple à un événement alors qu’en réalité il peut avoir été causé par un certain nombre de causes suffisantes seulement conjointes.

En neurosciences, ce sophisme est mis en évidence quand un scientifique stimule électriquement une zone du cerveau, observe un effet (par exemple, le patient cligne des yeux) et suppose que la zone du cerveau est suffisante pour expliquer le mouvement (l’essence du clignement) alors qu’elle est simplement nécessaire.

Exemple:

Pour reprendre l’exemple mathématiques vu plus haut, ce n’est pas parce que A est une condition nécessaire pour B ( B ⇒ A) que A est une condition suffisante pour B (A ⇒ B).

Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un effet est remarqué que cet effet est l’essence même du mouvement.
Ce n’est pas parce le patient a cligné des yeux que le médecin peut conclure que c’est la zone neuronale stimulée qui en est responsable à 100%.

 

Conclusion

Nous avons ainsi percé à jour les 20 sophismes les plus répandus et désormais nous pouvons les comprendre. Il s’agit maintenant de prendre de la hauteur lorsque nous pensons, que nous soyons seul ou à plusieurs. Il faut avoir conscience au quotidien de cette omniprésence de la sophistique mais surtout la pointer du doigt lorsque nous la remarquerons.

Il faut donc relire ces 20 sophismes pour bien les intérioriser et contrecarrer de la meilleure des façons. Arrêtons de tomber dans ces pièges cognitifs qui façonnent nos esprits. Arrêtons de suivre les chemin neuronaux pré-établis du sophisme dans notre cerveau et pensons par nous même!  Comme Socrate, combattons les sophistes et distinguons le savoir de l’opinion!

 

 

Bella Ciao

 

Basile

 

 


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