« Avant je m’évadais au pistolet, maintenant je m’évade épistolaire. »

17. juillet 2017 Evasion 0
« Avant je m’évadais au pistolet, maintenant je m’évade épistolaire. »

Comment Laurent Jacqua s’est évadé de prison grâce à la littérature?

Condamné à la prison ferme pour homicide volontaire à l’âge de 18 ans, Laurent Jacqua tombe alors dans un cycle alternant braquages, détentions et évasions avant de faire une rencontre, décisive avec la culture et la littérature. C’est au fond d’un cachot qu’il a préparé, à l’aide d’un stylo, sa remise en liberté.

La prison c’est la pire boîte cognitive que l’on peut avoir. Parce qu’en plus d’être cognitive cette boîte est malheureusement physique. La peine est double, vous êtes à jamais inscrit dans une boîte qui vous déshumanise et transforme à jamais votre condition. Et à cause de cette boîte cognitive, votre vie devient un enfer: la privation de liberté, le manque d’hygiène, le manque de soins, la violence. Bref Laurent Jacqua nous explique que l’incarcération c’est l’absence d’humanité.

La prison, la spirale de l’enfer

Bien que coupable d’homicide volontaire, le jeune Laurent Jacqua plaide la légitime défense car il défendait sa petite amie qui se faisait agresser par un groupe de Skinheads. Et avec du recul, il nous explique que son ultra-violence est née en prison, pas avant. C’est en prison qu’il s’est transformé. Son incarcération provient d’un malencontreux accident.

Du reste, comme si son calvaire quotidien ne suffisait pas, il apprend qu’il est séropositif. Et l’administration pénitentiaire ne cherche pas à comprendre sa peine, puisqu’il n’est plus considéré comme un humain. Ne supportant plus la prison et refusant de mourir enfermé, il décide alors de s’évader pour vivre le peu de temps qui lui reste. Il réussit.  Mais à peine dehors il devient braqueur pour survivre en cavale et se fait de nouveau incarcérer. De retour en prison, il reprend ses mauvaises habitudes: (émeutes, bagarres, incendies, vols et tentatives d’évasions).  La prison semblait l’avoir transformé à jamais. Il n’était plus Laurent Jacqua, amoureux de sa petite amie, mais un monstre ultra-violent, qui n’osait même plus se regarder dans le miroir. Il purge ainsi péniblement sa deuxième peine et sort finalement de prison.

A peine sorti, il reprend les armes à nouveau, et plonge dans cette spirale criminelle dans lequel la prison l’avait enfermé. La boucle ne s’arrête jamais.  On le retrouve et il est renvoyé derrière les barreaux. Jamais deux sans trois, il décide de s’évader à nouveau, fait rentrer des armes et réussit une fois encore à sortir de prison en prenant un gardien en otage. Il rentre ensuite dans une cavale très violente (hold-up, braquage) et se refait arrêter par le Raid. Il est alors placé en quartier d’isolement car il est devenu un « ennemi de la société ». Il ne voit personne pendant 5 ans. L’isolement est total. La seule personne à qui il peut se confier est un rat, ce codétenu qui loge dans ses toilettes…

Il change alors son fusil d’épaule et préfère les mots aux armes.

Il explique que la seule façon de tenir en isolement, c’est la lecture. Il est obligé de lire. Il n’y a rien d’autre que ça. C’est lire ou mourir Il découvre alors dans Tolstoi, Céline, Camus une nouvelle forme d’évasion. Il peut ainsi voyager, écouter et voir le monde dont il était privé.

Au bout de 5 ans d’isolement dans ses livres, il est replacé dans une maison d’arrêt et retrouve le contact humain. Il décide alors de suivre des cours de philosophie en prison grâce à l’université Paris VII.

A 40 ans, il est de plus en plus affaibli par le VIH. Le verdict final tombe. Il est condamné à 30 ans de réclusion. A défaut de retenter une énième évasion, il se dit alors qu’il faut qu’il « s’évade de sa condition d’individu dangereux ». Il décide dans ces conditions de créer le premier blog tenu par un détenu où il explique l’enfer et l’absurdité de la prison. En plus de tenir son blog, il publie son premier livre  (La Guillotine carcérale. Silence, on meurt, Nautilus) derrière les barreaux. De cette façon, Laurent Jacqua a réussi à faire l’impossible, il s’est évadé de cette boîte cognitive qu’on lui mettait dessus lorsqu’on lui mettait l’étiquette «ennemi de la société».

Il a ainsi réussi à quitter sa condition d’individu dangereux, pour devenir écrivain, blogueur et pigiste pour le Nouvel Obs. Paradoxalement, voyant son évolution et sa notoriété extérieure monter en flèche, l’administration pénitentiaire, pense qu’il prépare de nouveau un mauvais coup…. Peu lui importe. Il continue à écrire. Et grâce à son livre, il rencontre une étudiante extérieure. Ils tombent alors amoureux et décident de faire un bébé-parloir. Comme quoi l’écriture mène à tout.

Grâce à la culture, et la conscience que cette dernière procure. Laurent réussit à identifier sa boîte cognitive qui l’empêchait de penser et le forçait à être quelqu’un de dangereux sans qu’il sache vraiment pourquoi. Et grâce à la conscience de soi-même que la réflexion et l’écriture procure (i.e. la métacognition du premier article), il a réussi à identifier cette boîte cognitive et a en sortir. Ce processus fut long mais grâce à sa plume, il s’est progressivement rapproché de la liberté et devient ainsi maître de sa vie.

Ainsi, en mars 2008, toujours condamné à 24 ans de prison, il devient alors père de famille et nomme sa fille Tilelli.

Il décide alors de monter un dossier en béton pour demander une libération conditionnelle, parce qu’il est désormais diplômé de Paris VII, écrivain, salarié à distance pour le Nouvel Obs mais surtout père de famille.

En 2010, c’est la libération. Il sort enfin de prison. Les juges acceptent sa libération conditionnelle.  Par ailleurs, le nom de sa fille n’est pas anodin, Tilelli en Kabyle cela veut dire Liberté.  Puisque après 3 évasion réussies et de nombreuses tentatives, c’est sa fille qui a réussi le faire sortir de prison… au bout de 25 ans.

Et son retour à la vie, Laurent Jacqua l’explique grâce aux mots. S’il a réussi à quitter sa condition de criminel pour devenir ce nouvel homme, c’est grâce aux mots, grâce à la culture, grâce à l’ouverture.  Grâce aux mots, il a pu identifier sa condition, identifier ce qui le détruisait et à partir de cela exprimer sa pensée dans son livre. C’est là qu’on l’a écouté.

Et malheureusement, l’administration pénitentiaire ne s’en rend toujours pas compte. Pour eux, l’unique façon de gérer les récidivistes, c’est de restreindre encore plus les liberté et de les enfermer encore plus. On devrait aider d’avantage encore les initiatives qui cherchent à apporter la culture à ceux qui n’ont plus rien. Par exemple, l’association L’ombre et la Plume a pour but d’offrir une ouverture sur le monde aux détenus de l’Etablissement Pénitentiaire pour Mineurs de Quiévrechain (Hauts-De-France). Deux fois par semaine, lors de visites aux détenus mineurs de Quiévrechain, au travers d’ateliers de culture générale, d’écriture, et de diverses activités ludiques, ces étudiants essayent de permettre le développement de soi et de susciter la réflexion sur les préoccupations actuelles de la société. Encourageons-les.

Laurent présente une conférence TED en 2015, où il explique son évasion.

«Dans toute dictature, la première chose qu’on enlève c’est la culture, on la détruit. Alors qu’on devrait au contraire juger l’ignorance comme crime contre l’humanité. Et c’est grâce à la culture, à la lecture, à des profs que j’ai réussi à m’en sortir. On dit souvent que les mots sont plus forts que les armes. Bah c’est justement avec la plume que j’ai réussi ma plus belle évasion »

L’histoire de Laurent Jacqua a conforté ma vision de l’éducation et de la puissance de la culture. Cela renforce les objectifs que j’ai avec mon site. A savoir tenter d’éveiller votre créativité, votre ouverture sur le monde. Et cette ouverture passe par la culture, par les mots, par les relations et les connections que nous faisons entre les grands penseurs, les auteurs. Ce sont justement les connections entre ces chemins neuronaux (l’interprétation que nous faisons des pensées des grands penseurs ) qui nous élèvent.

Le Bout du Tunnel de Grand Corps Malade raconte son histoire

Dans cette chanson, Laurent Jacqua proclame :  « avant je m’évadais au pistolet, maintenant je m’évade épistolaire ».

 


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